[Article d’un étudiant] Tschüss les friches !

Tschüss les friches !

C’est de notoriété publique, Berlin est pauvre, mais sexy. Pour certains, cette attractivité est du pain béni et relance la ville dans sa lutte contre le chômage et dans sa course à la croissance. D’autres cependant la maudissent haut et fort. Pour eux, la décennie 2010 sonne le glas de la haute qualité de vie berlinoise, de son atmosphère libertaire et du vivier artistique qui s’y est développé. Multiples sont les composantes de cette identité à laquelle les habitants sont grandement attachés. L’ingrédient le plus important du cocktail berlinois ? Les espaces libres. Berlin possède en effet une grande quantité d’espaces non construits au sein de son tissu urbain. La ville est très peu dense, avec ses petits 3,4 millions d’habitants, si on la compare aux autres capitales européennes, telles Londres et Paris. Si le découpage administratif de la capitale allemande est différent de son homologue francaise (la commune de Berlin correspond plus ou moins à la commune de Paris plus sa première couronne), les bois de Boulogne et de Vincennes font pâle figure face aux nombreux et énormes parcs, forêts, lacs dont regorge la ville.

Les friches de différentes natures font aussi partie de ces espaces libres. Friches industrielles où se dessinent plus ou moins nettement les contours d’une ancienne usine. Friches aéroportuaires où il est possible de distinguer les pistes de décollages. Friches datant même de la seconde guerre mondiale et qui n’ont jamais été reconstruites. Ces lieux font principalement partie de l’espace privé, même si certaines acquièrent un certain usage public du fait de leur ouverture sur la rue et de la non délimitation de leur périmètre. Mais ces friches ne sont pas toujours vides. C’est en effet à Berlin et dans d’autres villes en décroissance de l’ex-Allemagne de l’Est que s’est développée peu à peu l’idée de mettre en valeur ces espaces, mais aussi de profiter de cet disponibilité foncière à moindre coût.

 

 

P1030336Les jardins partagés sur l’ancien aéroport de Tempelhof.

 

Le principe du «Zwischennutzung ». Signifie littéralement « entre-utilisation », il peut se rapprocher en France des installations éphémères mises en place sur le site d’une opération d’aménagement pour en prévenir la détérioration prématurée. Cependant, sa nature est en fait bien différente. Le studio berlinois « Urban Catalyst » définit la notion de Zwischennutzung au moyen de trois critères. Tout d’abord, l’acteur principal du projet établi en Zwischennutzung n’est jamais le propriétaire lui-même de la parcelle. Deuxièmement, le propriétaire ne reçoit que très peu ou même pas du tout d’argent en contre-partie de l’utilisation temporaire de son bien. Enfin, le projet de Zwischennutzung est limité dans le temps. Ainsi, il prend la forme de baux spécifiques et de contrats dont la contrepartie financière, la durée, et le caractère renouvelable varient selon les cas. Les projets peuvent aussi prendre des formes différentes et n’ont de bornes que l’imagination des entrepreneurs : jardins partagés, atelier d’artistes, galerie, élevage, lieu de perdition nocturne, cinéma en plein air, lieu d’accueil pour les immigrés, siège d’association à vocation sociale ou culturelle, local pour petite entreprises et start-up, scène musicale, terrain de beach-volley, camping…
L’occupation légale des friches est un moyen de donner un lieu aux idées de gens qui ont peu de ressources financières. L’occupation légale des friches est catalyseur d’innovation en matière de projets associatifs et culturel. C’est beau. Malheureusement, on le voit venir là-bas, le dragon gentrificateur, le serpent qui se mort la queue de l’attractivité urbaine. Car si le principe du Zwischennutzung profite du déclin urbain d’une ville, il fait aussi partie d’un cycle qui permet de restaurer l’attractivité du quartier. C’est bien ce qu’espère le propriétaire du terrain, la montée en valeur de son bien engendrée par le succès de l’activité.

 

 

L’ancien Yaam, délocalisé en 2014 plus loin au bord de la Spree

Parallèlement à cette attractivité nouvelle rendue au fur et à mesure aux terrains autrefois délaissés, la population de Berlin grandit. En forte croissance, la ville attend quelques 254 000 nouveaux habitants d’ici 2030, cocktail démographique à base d’accroissement naturel, d’une bonne dose de vieillissement de la population et d’une cuillère à soupe d’immigration (cuillère à soupe qui devient marmite en cet Automne 2015). Alors pour faire face à cette demande croissante en logements, la tâche des pouvoirs publics est de tout naturellement d’en proposer des nouveaux. Et pour lutter contre l’étalement urbain, c’est bien sûr la densification qui a été choisie et plus particulièrement la construction de nouveaux logements sur les espaces vides de la ville. Deux quartiers de Berlin ont déjà lancé une étude de repérage des « trous » au sein de leur tissu urbain : Neukölln et Spandau.

Sortez-vos mouchoirs, les espaces vides de la ville se réduisent donc, les baux des Zwischennutzung ne sont pas renouvelés avec la valorisation des prix des terrains et des gros projets urbains à base de résidences de luxe et de sièges de grandes multinationales voient le jour dans des endroits hier consacrés à la culture alternative. Tableau noir dont une partie de professionnels se réjouissent, l’économie boostée créant des activités et donc des emplois, dont la ville manque cruellement. Et il y a aussi les métiers associés à la construction qui se frottent les mains: entreprises de construction, architectes et urbanistes. La désurbanisation n’a jamais nourri, pas de crise-hypocrisie.

Alors face à ce constat, deux réactions possibles. Les irréductibles teutons, qui résistent encore et toujours à l’envahisseur capitaliste et face à eux, les partisans du « cycle inéluctable de la croissance », et le discours « les artistes vont se trouver une autre ville, t’inquiètes paupiète ! ». En tant qu’urbaniste, comment pouvons-nous faire pour supporter ce premier groupe de résistants ? Est-il possible d’être par conviction urbaniste et en même temps contre le principe de densification ? Une ville doit-elle avoir pour but la croissance économique ? Quelle est la place de la qualité de vie des habitants déjà sur place face à celle de ceux qui luttent pour trouver un toit ? En un mot, est-il possible de protéger l’âme berlinoise ?
Autant de questions que je me pose en me promenant dans Kreuzberg en mangeant une glace citron-basilic-pavot.

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Pour en savoir plus (en langue allemande) :

  • http://www.zwischennutzung.net/downloads/Zwischennutzungen_Nachhaltigkeit_Samuel_Waldis.pdf
  • http://www.bbsr.bund.de/BBSR/DE/FP/ExWoSt/Studien/2006/ZwischenntzUndNischen/DL_Studie_Vertragsrecht.pdf?__blob=publicationFile&v=2

 

Maïté Pinchon